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Samedi 17 septembre 2011 6 17 /09 /Sep /2011 16:40

Suite de l’histoire du Québec avec Marie-Hélène Morot-Sir


Marie-Hélène Morot-Sir

Tribune libre de Vigile - Mardi 13 septembre 2011      

La bataille des plaines d’Abraham, malgré la symbolique de la terrible perte de la Nouvelle France, doit être replacée dans le contexte de la guerre de Sept ans, guerre qui se déroulait en Europe depuis 1756, tout en ayant des retombées sur le sol d’Amérique du Nord.

Les Anglais, poussés par William Pitt, leur premier ministre, mirent tous leurs moyens dans la construction d’une flotte puissante qu’ils placèrent sous les ordres de l’amiral Edwards Boscawen, afin de former un véritable blocus naval en juin 1758 devant la forteresse française de Louisbourg, et lorsqu’enfin Louisbourg submergée par le nombre, submergée par les bombes du général Amherst qui s’abattirent sur elle, lorsqu’enfin la forteresse française capitulera, la porte de l’entrée du Saint Laurent et de la Nouvelle France leur sera enfin ouverte. Cependant la longue résistance courageuse du petit groupe de Français commandé par le gouverneur de Drucourt, résistance qui dura plus de sept semaines, n’aura pas été inutile, elle empêchera les Anglais de pouvoir dès la fin juillet 1758, aller immédiatement attaquer Québec, la saison étant beaucoup trop avancée.

Le marquis Louis Joseph de Montcalm était arrivé en Nouvelle France accompagné du colonel de Bougainville, du chevalier de Lévis et de son second le colonel Bourlamaque, tout cet état major, pour soutenir le gouverneur général de la Nouvelle France, Pierre Rigault de Vaudreuil, seul gouverneur à être né au Canada.

Dès janvier 1759, le gouverneur de Vaudreuil recense tous les gens capables de se battre, tandis que de leur côté les Anglais se préparent ; en effet, le 16 février suivant James Wolfe lève l’ancre depuis l’Angleterre pour rejoindre Halifax, l’attaque de la Nouvelle France est bien imminente.

Avant que le grand fleuve ne gèle, Montcalm envoie Bougainville demander des secours en France, il est reçu par le ministre de la guerre Berryer et par le duc de Choiseul, mais ses demandes resteront sans effet, la France a bien d’autres soucis, le feu des guerres européennes est réellement à la maison, alors tant pis pour les écuries !...

Vaudreuil espère, et veut croire que ce sera très difficile aux vaisseaux de guerre anglais de remonter le fleuve, les Français avaient installé tout un système de feux, de pointe en pointe depuis le bas du fleuve jusqu’à Québec, des feux qui s’allumaient pour prévenir des dangers. Pourtant le 23 juin, alors que le passage sur le grand fleuve est libéré de ses glaces, la flotte ennemie de l’amiral Saunders est déjà à l’île aux Coudres, et Denis Vitré, un marin canadien renégat avec James Cook aide Saunders à remonter le fleuve et à atteindre Québec.

Les événements vont alors rapidement s’enchaîner.

Le 30 juin le capitaine Monckton tente de débarquer avec ses troupes à Beaumont, le seigneur des lieux Couillard et 60 miliciens les repoussent, mais le lendemain, 31 juin, Monckton prend Lévis. Cet endroit est parfaitement situé, juste en face du cap Diamant, il y installe son camp, place judicieusement six canons et cinq mortiers à la pointe aux Pères, mais pendant toute leur installation les Anglais sont obligés de se défendre contre les Canadiens, les miliciens et leurs alliés amérindiens qui n’avaient pas l’intention de les laisser s’installer-là tranquillement.

Cependant, les canons vont commencer leurs sinistres actions dès le 12 juillet, ce sera un long, très long bombardement sur la petite ville de Québec qui la transformera en champ de ruines.

13-13sept-b1393 Les Français s’activent, Montcalm envoie à Cap Rouge le major Jean Daniel Dumas avec 1500 hommes, composés autant d’habitants miliciens, que d’Amérindiens, afin d’être prêts à attaquer par surprise les batteries de la pointe aux Pères au petit jour. Hélas cela ne se réalisera pas comme prévu, durant l’obscurité de la nuit un quiproquo malheureux a lieu, les hommes rangés en deux colonnes ne se sont pas reconnus ils se sont mutuellement tiré dessus !..

Les Anglais semblent sans doute dans une excellente position, pourtant la prise de Québec est totalement incertaine puisqu’il leur faut atteindre la ville elle-même de l’autre côté du fleuve, et pour cela escalader la falaise du cap diamant puisqu’ils ont bien vu que la rive de Beauport est très bien défendue. Ils tenteront alors une première escalade le 31 juillet, c’est très risqué car les soldats anglais sont à découvert sur la plage, ils sont des cibles faciles pour les Français au-dessus d’eux ; quant à ceux qui tentent l’escalade, ils sont si brutalement repoussés qu’ils roulent jusqu’en contre-bas. 443 soldats anglais meurent dans cet essai raté et d’autres encore vont déserter de peur des Amérindiens qui tentent d’achever les survivants.

* * *

Le 6 août George Scott avec mille soldats et rangers est alors chargé d’aller saccager la rive sud de Beaumont à Kamouraska, ils détruiront en tout 998 bons bâtiments et maisons, emmèneront et mangeront les bestiaux, violeront les femmes et les filles, tortureront pour faire avouer où ces habitants cachaient leur or ; enfin toute une action militaire cruelle et totalement inutile et d’autant plus facile que tous les hommes valides s’étaient rendus à Québec pour défendre la colonie française.

Le temps passait et l’amiral Saunders voulait faire avancer rapidement les choses, craignant plus que tout, de voir le retour des glaces, emprisonner les bateaux anglais sur le fleuve.

Murray empêche par des embuscades les gens des alentours de ravitailler la ville, mais le temps est encore en faveur des Français, Bougainville envoie des patrouilles surveiller tout le long du rivage pour empêcher un éventuel débarquement anglais. Des déserteurs britanniques leur apprennent qu’en effet les anglais craignent le retour des glaces sur le Saint Laurent, l’amiral Saunders veut rembarquer au plus tard le 20 septembre... cela pourrait permettre à la Nouvelle France en faisant un peu durer les choses de voir les vaisseaux anglais repartir, tout comme l’avait fait en son temps la flotte de l’amiral Phipps sur son vaisseau amiral, le Six Friends !

Le gouverneur Pierre Rigault de Vaudreuil ayant observé la situation de l’ennemi puis celle de la Nouvelle France en face d’eux, le nombre de défenseurs français, canadiens miliciens et amérindiens, penche pour ne rien précipiter. Pourtant Montcalm le 9 août envoie le chevalier de Lévis seconder Bourlamaque qui tenait le front sud près du lac Champlain ; en effet Lévis semblait faire un peu trop d’ombre au bouillant Montcalm, en ayant empêché avec un grand succès le débarquement anglais aux chutes de Montmorency, aidé des Amérindiens de Charles Langlade, un bien valeureux indien métis.

Montcalm décide d’envoyer ensuite Bougainville et ses hommes se poster à Cap Rouge à 11 kilomètres de la ville. Il ne veut en référer en rien à Vaudreuil avec qui il ne s’entend pas...

Alors c’est durant la triste nuit du 12 au 13 septembre que les chaloupes anglaises ayant à leur bord 4800 soldats anglais, vont traverser le fleuve, et se rapprocher de la falaise. James Wolfe avait découvert le passage de l’Anse au Foulon facilitant l’escalade. Cette position est effectivement défendue par Louis du Pont Duchambon de Vergors et normalement il devrait avoir avec lui une centaine de Canadiens, mais malheureusement une grande partie a obtenu un congé pour aller s’occuper des récoltes. La surprise est totale, Vergors est rapidement fait prisonnier, les autres sont soit tués soit prisonniers, et au petit jour les Anglais sont bien réellement installés sur les plaines…

Leur situation est pourtant nettement délicate malgré tout, ils n’ont pu monter pour l’instant que deux canons ce n’est pas suffisant pour détruire les murs de la ville, et le temps presse, ils savent que Bougainville peut surgir à tout moment derrière eux, et Montcalm qui dort à Beauport où il attend Wolfe, ne tardera pas non plus à arriver dès qu’il connaîtra la nouvelle.

Wolfe a placé son armée dans une position dangereuse, entre les deux armées françaises...

Pourtant Bougainville doit franchir les 11 kilomètres avec des hommes épuisés, tirant des canons et n’avançant donc pas très vite… cela laisse le temps à Wolfe d’attaquer la ville ; mais les soldats anglais se sentent entourés de Canadiens et d’Amérindiens invisibles qui poussent des cris de guerre à glacer les sangs des plus braves ! Ils désireraient seulement rentrer chez eux, ne voulant pas s’aligner face à des “sauvages” sur ces plaines.

Louis-Joseph de Montcalm

250px-Portrait_of_Montcalm.jpg Montcalm ne veut pas croire que Wolfe est déjà positionné sur les plaines lorsqu’à quatre heures du matin il l’apprend, ce n’est qu’à six heures, lorsqu’il en a confirmation, qu’il se met en route ; après avoir passé la rivière Saint Charles, il y parvint à son tour seulement à neuf heures. Vaudreuil a opté pour une toute autre stratégie que celle de Montcalm ; puisque rien ne pressait, on pouvait bien laisser les Anglais attendre un peu, cela donnerait ainsi tout le temps à Bougainville et à ses troupes de les rejoindre.

Montcalm désire attaquer immédiatement prétextant que cela laisserait trop de temps aux troupes anglaises pour s’organiser, et amener de nouveaux canons. C’est pourquoi sans plus d’organisation, sans vouloir attendre pour regrouper toutes les forces françaises, sans faire l’union même de ces forces, il choisit la tactique d’attaque à l’européenne c’est-à-dire la bataille rangée, plutôt que la manière de se battre des Canadiens à l’Amérindienne, manière de combattre qui avait toujours réussi aux Français jusque-là, mais que Montcalm avait, quant à lui, toujours dénigrée. Ainsi il aligne les cinq régiments réguliers dont il dispose, appuyés par les Canadiens et les Amérindiens, avec tambours et drapeaux pour une bataille rangée, se trompant totalement, car les Canadiens n’étaient pas habitués, ni non plus entraînés à une telle façon de combattre…

A 10 heures, tout est fin prêt, les lignes françaises avancent rapidement en descendant des buttes à Neveu, les Anglais qui s’étaient abrités, encaissent les coups sans rien faire, attendant que les Français soient plus près d’eux, soudain ces derniers à travers les fumées de leurs propres déflagrations aperçoivent l’ennemi lever leurs fusils, et en un instant les rangs des Français sont décimés, immédiatement une deuxième rangée de soldats anglais s’avance et fait feu, les pertes françaises sont énormes, puis les Anglais chargent à la baïonnette, alors les troupes françaises ne peuvent que rompre les rangs sous cet assaut, Montcalm lui-même se dirige à cheval vers la porte Saint Louis pour entrer dans la ville, mais atteint grièvement dans le dos, il meurt quelques heures plus tard.

Les Anglais tentent de poursuivre les Français mais des tireurs miliciens et amérindiens embusqués dans les bois leur infligent alors de lourdes pertes. Wolfe vient de mourir sur le champ même de la bataille des plaines, ainsi les deux généraux de cette morne bataille mourront tous les deux. Townshend prend alors le commandement, il rassemble quelques bataillons anglais épuisés alors que Monckton est grièvement blessé au poumon.

Bougainville arriva finalement avec ses hommes, tandis que Vaudreuil est en train de rassembler l’armée française mais les officiers qui avaient survécu le persuadent de se retirer à Montréal avec le reste de l’armée, le temps de refaire leurs forces, c’est donc en chemin qu’ils rencontrent Lévis, et tous ensemble ils se replient à Montréal.

Louis-Antoine de Bougainville

louis.jpg Le 17 septembre Lévis regroupe les troupes dans la vallée de la rivière Jacques Cartier, avec également celles de Bougainville, tous décidés à marcher sur la ville.

Cependant, c’est trop tard, ils ne peuvent plus rien tenter le 18 septembre monsieur de Ramsay signe très rapidement, trop rapidement, l’acte de capitulation de la ville de Québec avec George Townshend. L’amiral Charles Saunders en sera fort soulagé, il partira immédiatement pour l’île aux Coudres et de là, il rejoindra l’Angleterre.

Pourquoi cette capitulation alors que les forces françaises n’étaient pas écrasées et tout à fait capables encore de combattre et même d’infliger aux Anglais un sérieux revers ? Si on se penche sur le rapport de l’archiviste de Québec par rapport au nombre de morts, l’armée française était loin d’être décimée, les effectifs étaient pratiquement intacts. Pourquoi, tandis que le chevalier de Lévis regroupait les forces françaises, Ramsay s’est-il empressé de signer cette capitulation ? Lorsqu’il l’apprendra, le chevalier de Lévis en sera atterré “il est inimaginable que l’on rende une place sans qu’elle soit ni attaquée ni investie !” dira-t-il.

Murray envoie aussitôt le capitaine John Knox prendre possession de la ville, la place extérieurement paraît solide, indestructible même, mais à l’intérieur ce n’est que famine, désolation et ruines, les obus anglais ont fait leur œuvre !

La côte de Beaupré, l’île d’Orléans, la côte Sud tout sont affreusement ravagées, les maisons et les bâtiments sont brûlés, le bétail a été mangé, les soldats anglais ont fait leur œuvre destructrice. Alors les femmes désespérées cherchent à gagner la ville dans l’espoir de retrouver leurs maris, toutes pleurent leurs morts...

La Nouvelle France n’est pourtant pas définitivement perdue, au printemps suivant aura lieu la bataille de Sainte Foy que les Français gagneront, tandis que des secours envoyés de France, avec le commandant la Giraudais, tenteront une dernière résistance française sur la rivière Ristigouche, aidés des Français, des Canadiens, des Amérindiens Micmacs et des Acadiens.

Le traité de Paris du 10 février 1763 mettra fin à la guerre de Sept ans en Europe, les grands de ce monde se partageront le monde sans état d’âme comme toujours, et c’est ainsi, et non à cause de cette trop brève bataille des plaines, que la Nouvelle France se verra, jusqu’à ce jour, « meurtrie sous le joug anglais ».

Sources : http://www.vigile.net/Rappelons-nous-c-etait-le-13

Par jdor - Publié dans : Culture
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